Bonjour à toutes et à tous,

Nous continuons à vivre ce que l’anthropologue Marcel Mauss appelle un « fait social total » : un événement qui bouleverse une société entière dans ses fondements et ses fonctionnements, ses comportements et ses convictions. La crise sanitaire a commencé par paralyser notre vie sociale, non sans mettre en mouvement notre faculté de penser un vivre-ensemble responsable.
Nous n’avons pas eu d’autre choix que de fermer nos salles de spectacles, sans pourtant mettre la machine à l’arrêt : les expériences que chacun et chacune a pu faire durant ces derniers mois nous empêchent tant de renouer avec nos quotidiens d’« avant » comme si de rien n’était, que de fantasmer le début immédiat d’un « après ». Sans aucun doute, elles appellent à un positionnement plus que jamais ancré dans le présent.
Car c’est ici et maintenant qu’il faut nous poser la question de savoir dans quel monde nous voulons vivre, conscients des conséquences de nos modes de vie pour toute une planète.
Dans cette prise de conscience politique, économique, sociale et écologique qui s’impose, il n’y a pas de décisions innocentes, ni évidentes. Et pourtant il faut agir, d’hypothèse en hypothèse, pour que des pistes émergent et que le progrès, jusqu’ici une ligne droite à sens unique, commence à prendre la forme d’un tournant.

Non, le spectacle vivant ne sauvera pas le monde (pas même au Maillon). Mais le monde, pour s’en sortir, aura également besoin des artistes, de leur capacité à nous faire douter, de leur envie de réfléchir et de construire, de leur façon de convier et de partager. Au théâtre, nombre d’artistes et d’œuvres stimulent notre pouvoir d’observation et d’interprétation des espaces, politiques au sens large, dans lesquels nous évoluons au présent. Et travailler à l’extension de nos imaginaires, c’est aussi se projeter dans un futur commun.

Aussi, il est grand temps que le Maillon vous rouvre ses portes, vous qui êtes sensibles à la rencontre, tout comme aux artistes et à leur travail. En prenant les mesures nécessaires pour préserver la santé de toutes et de tous, nous nous engageons avec vous dans une saison 20/21 pleine de surprises, voire d’incertitudes. Mais dans tous les cas, cette nouvelle saison ne manquera pas d’occasions d’éprouver, à travers des propositions originales, le lien indissociable entre notre imagination et notre compréhension du réel.

Au moment où j’écris ces lignes, nous continuons de naviguer à vue. Certes, une saison a été conçue avant la crise sanitaire, dont la programmation témoigne d’une certaine architecture : vivre ensemble des expériences théâtrales singulières, explorer avec curiosité des thématiques complexes, partager des pratiques participatives et créatives, ouvrir le regard sur l’international. Une programmation où se côtoient différents genres et différentes générations d’artistes, ponctuée par plusieurs temps forts, qui reflète notre implication dans la création, et qui fait se croiser les récits et les regards de différentes cultures. Cette programmation est celle que nous présentons ici, sous une forme inhabituelle. Car nul ne sait à ce jour si la saison pourra avoir lieu comme prévu, tout dépend d’un cadre sanitaire qui reste à définir et évoluera dans les mois à venir.

Ainsi, les mots d’ordre de la nouvelle saison deviennent souplesse et créativité. En première ligne face à cette situation extra-ordinaire, les artistes répondent tous présents — dans la mesure où ils pourront se remettre au travail, répéter, créer, se déplacer et passer les frontières. Tout comme d’autres secteurs, le monde des arts doit pouvoir s’appuyer sur des bases économiques et des consignes sanitaires cohérentes qui permettent le retour sur scène. Non pas pour « reprendre ses activités » sans interroger les responsabilités propres à son fonctionnement, mais pour contribuer à tracer les contours de ce que nous appelons l’« intérêt général ». Nous pouvons avoir confiance dans leur inventivité et leur vigilance : eux aussi sont prêts à saisir les « promesses de l’incertitude » — titre prophétique d’un des spectacles programmés cette saison.
Soyez donc assurés, spectateurs et spectatrices, que nous ferons tout pour qu’aient lieu les rencontres entre les artistes et vous, avec tout l’esprit d’ouverture et la spontanéité que cela implique.

Quelles sont les conséquences — pour vous, pour nous — de cette nouvelle donne ?

S’adapter à une nouvelle temporalité constitue la première : à partir de septembre, nous vous renseignerons tous les deux mois sur les projets prévus, leur évolution éventuelle et les conditions d’accueil dans nos salles ; et ce jusqu’à ce que le contexte sanitaire nous permette de nous projeter plus loin dans l’avenir.

Diversifier les contacts en est une autre : d’autres médias entrent désormais en jeu. Ils compléteront nos façons de prendre contact ou de rester en lien, sans pour autant remplacer ce qui relève de l’essence du spectacle vivant : l’événement social, le temps partagé, l’émotion vécue ensemble. Tandis que notre propre communication se déploiera davantage via notre site et les réseaux sociaux, des projets artistiques particuliers pourront donner lieu à des formes virtuelles de relation avec le public.

Faciliter l’accès au spectacle vivant n’en est pas la moindre : la crise que nous connaissons aura un impact sur l’ensemble du système socioéconomique. Dans le souci de prendre en compte la nouvelle situation, nous remplacerons cette saison les abonnements par un principe d’adhésion, qui vous permettra de découvrir les spectacles à des tarifs nettement revus à la baisse, dans une logique solidaire.

Cette nouvelle saison, pleine de promesses malgré les incertitudes, me permet de rappeler encore une fois le point de vue du philosophe Jürgen Habermas, qui observe durant cette pandémie une « poussée réflexive générale », une nécessité de penser et d’agir dans « le savoir explicite du non-savoir ». Le spectacle vivant ne fournira pas d’explications, n’indiquera pas la voie à prendre pour sortir d’une crise aussi générale. Mais il est capable de nourrir l’énergie indispensable pour que nous nous mettions en mouvement.

Barbara Engelhardt,
directrice