L’existence du Maillon a commencé dans le quartier de Hautepierre et doit bientôt aboutir sur de nouveaux espaces scéniques dans celui du Wacken.

Le Maillon a ainsi accompagné les développements de Strasbourg : de la construction des nouveaux quartiers périphériques des années 70, à l’affirmation d’un nouveau centre urbain dans celui du Wacken, en même temps que l’instauration d’une continuité urbaine avec notre voisine d’outre-Rhin, Kehl. Strasbourg quitte progressivement sa position de ville-centre pour s’engager dans une logique de développement multipolaire, confirmant ainsi la dimension européenne prise en vingt ans par la capitale alsacienne.

Mais l’action du Maillon a toujours cherché à garder une avance sur son temps : pôle culturel de la périphérie à sa naissance, le Maillon fait immédiatement partie du paysage culturel strasbourgeois, investissant de nouvelles formes, occupant de nouveaux créneaux. Il continue de le faire dans cette phase intermédiaire du développement urbain, malgré la grande précarité technique des lieux qu’il occupe actuellement. Car il s’appuie sur un projet à plus long terme de scène européenne, devant servir au mieux les nouveaux espaces scéniques prévus à son attention en 2018.

1978 – 2013 : déjà une longue histoire, souvent mouvementée

Le théâtre du Maillon, à l’origine « centre culturel du Maillon », fut ouvert en 1978 dans le nouveau quartier de Hautepierre. Sous la direction de Bernard Jenny, il s’est très vite positionné comme un véritable lieu de théâtre, pour devenir « le maillon d’une chaîne culturelle impliquant toute la ville » comme aimait le rappeler l’auteur et cabarettiste alsacien, – qui fut aussi maire-adjoint délégué à la culture – Germain Müller. Les pièces de théâtre présentées relevaient principalement de tournées parisiennes (Théâtre Actuel) et de créations régionales : ainsi furent accueillis au Maillon Peter Brook, Jérôme Savary ou le Théâtre du Campagnol. Le Maillon présentait également des artistes de music-hall, du cinéma et débuta la danse contemporaine à Strasbourg, à l’initiative du poète Jacques Goorma. La fréquentation du lieu fut d’emblée importante et la salle s’est révélée rapidement sous-dimensionnée techniquement.

Lorsque Claudine Gironès succède à Bernard Jenny en 1990, elle fait rupture avec cette tradition des tournées en province pour entrer dans une logique de création : elle intensifie le travail avec de jeunes compagnies nationales et régionales, favorise résidences et coproductions, inaugure le festival Turbulences qui permet alors de découvrir les grands noms actuels du théâtre français : Didier-Georges Gabily, Olivier Py, Stéphane Braunschweig... Ce faisant, le Maillon change d’échelle et se forge une solide réputation nationale. En 1995, il est l’un des premiers Théâtres missionnés de France (deuxième cercle de la Décentralisation).
Avec l’arrivée de Nadia Derrar en 1996, le Maillon change encore de ligne, le relais des compagnies étant pris par le TNS, sous la direction de Jean-Louis Martinelli. Misant résolument sur le théâtre de forme et les compagnies tant étrangères que françaises, le Maillon gagne tout aussi vite une nouvelle réputation internationale, sans trop perdre de son aura nationale. Car sont ici invités, dès leurs premières œuvres, des artistes comme Romeo Castellucci, Jan Lauwers ou Jan Fabre, par la suite régulièrement coproduits.

À ce titre, le Maillon doit devenir une Scène nationale en 1998 : la construction d’un nouveau théâtre dans le quartier de Hautepierre est envisagée par la Ville et par l’État, dans la suite des études effectuées sous la direction de Claudine Gironès, mais rien n’est réellement entrepris. Vétuste, sous-dimensionnée, la salle de Hautepierre se révèle finalement inapte à l’accueil des artistes et du public. Le Maillon est donc contraint de déménager en 1999 pour s’installer, dans les pas du TNS qui vient d’être refait, sur le site du Wacken que l’État avait équipé provisoirement pour la durée des travaux. Sous-locataire précaire des bâtiments du Parc des Expositions ainsi aménagés, le Maillon est encore à ce jour dans les mêmes locaux, dont la dégradation s’accélère rapidement. Malgré cette précarité, l’équipe du Maillon a toujours su accompagner des créations aux scénographies parfois particulières et qui ont donc trouvé au Wacken un espace et une audience idéaux. Ce théâtre « improbable » se révèle finalement très apprécié des artistes et du public qui se sont attachés à ce lieu, alors que celui-ci n’est en réalité un théâtre que d’octobre à juin. Mais cette remarque déjà anticipe la suite...

Après une vacance de direction d’un an, Bernard Fleury est nommé à ce poste en 2002. Il s’efforce d’inscrire plus profondément le Maillon au croisement des arts de la scène et au cœur de la création contemporaine, en complément des autres scènes strasbourgeoises (TNS, TJP CDN STRASBOURG-GRAND EST, POLE-SUR, CDCN, TAPS), mais aussi avec eux (création du festival Premières, consacré aux jeunes metteurs en scène européens, avec le TNS en 2005). Parallèlement, le Maillon engage un nouveau travail de diffusion et de coproduction dans le domaine du cirque contemporain et aux côtés des Migrateurs (réseau associé pour les arts du cirque), aujourd’hui implantés dans la salle de Hautepierre. Celle-ci, à la suite d’un incendie criminel en 2003, à été intégralement refaite en 2008. Enfin, le Maillon investit plus largement et méthodiquement le secteur international : de fait, la majorité des spectacles invités sont aujourd’hui étrangers. Au-delà, le Maillon développe depuis plusieurs années une action culturelle outre-Rhin ; celle-ci se structure progressivement sur l’axe rhénan (Suisse, Alsace, Bade-Wurtemberg). Malgré un réel handicap à pouvoir créer des spectacles au Wacken (lourdeur du dispositif scénique du Hall 2 et la petite salle du Hall 1 n'a pas de chauffage), le Maillon est perçu aujourd’hui, en France et en Europe, comme une scène dynamique et inventive, très appréciée des artistes, qui met nettement l’accent sur l’interdisciplinarité et ceci toujours en étroite relation avec le public, ce dont son taux de fréquentation témoigne (94% sur la saison 2013-2014).

Depuis 2002 : le projet d’une scène européenne est engagé

À la demande pressante de l’État (DRAC) et en application du contrat Ville-État de 2001, un projet de scène européenne est rédigé et approuvé par le conseil d’administration en 2003. Il reste à ce jour, pour les instances dirigeantes du Maillon comme pour ses tutelles, le seul référant de l’action culturelle et artistique poursuivie par notre équipe. Mais ce projet de scène européenne ne fait finalement pas l’objet d’un nouveau contrat de développement culturel entre la Ville et l’État : peut-être en raison de la précarité de son installation au Wacken ou de la perte de la salle de Hautepierre ; peut-être parce que la culture ne fait plus partie de ces contrats ? Les alternances politiques donnent finalement « un autre sens » aux choses, sens que nous ne maîtrisons pas et c’est donc sur de nouvelles bases concrètes que ce projet de scène européenne va devoir se repositionner.

Son actualisation est ainsi nécessaire, mais il constitue toujours le principal point d’appui pour la construction du nouveau théâtre du Maillon dans le quartier du Wacken. Ce « cadre » de scène européenne donne sens à notre action : il en détermine les priorités artistiques et fonde nos collaborations. Il doit ainsi être adapté au nouveau contexte d’action qui se profile pour le Maillon, à la lumière de ses dix dernières années d’exercice.

Force est de constater qu’il y aura donc croisement du discours et des actes entre ce projet et nombre de formes d’actions qui seront proposées pour un nouveau conventionnement. Car ce qui suivra pour les prochaines années sera un projet concret de développement culturel et artistique qui prendra place à l’intérieur du cadre général d’action qu’est celui de scène européenne. Au demeurant, « qui peut le plus peut le moins ». C’est une richesse supplémentaire, en effet, de disposer d’un double cadre d’action : l’un concerne nos objectifs concrets à court et moyen terme ; l’autre décline nos orientations à moyen et long terme.