« … se faire les gardiens d’une idée de l’Europe, d’une différence de l’Europe qui consiste précisément à ne pas se fermer sur sa propre identité et à s’avancer exemplairement vers ce qui n’est pas elle, vers l’autre cap ou le cap de l’autre, voire, et c’est peut être tout autre chose, l’autre du cap, qui serait l’au-delà de cette tradition moderne, une autre structure de bord, un autre rivage ? » Jacques Derrida, L’Autre cap

Une scène européenne

Pourquoi un nouveau label ? Simplement parce que nous arrivons progressivement à l’épuisement des anciens. Il s’agit là de réinventer ce qui pourrait susciter l’intérêt commun de plusieurs collectivités publiques, dont les enjeux et les cadres d’action ont considérablement changé ces vingt dernières années. Sans vouloir trop anticiper sur la réflexion actuellement engagée par le ministère de la Culture et de la Communication, relevons déjà que les structures de la Décentralisation (Théâtres Nationaux, Scènes nationales, Théâtres missionnées, Centres Dramatiques Nationaux et Centres Chorégraphiques Nationaux) ont à se repositionner simultanément dans le champ de la création (de façon à la fois plus diverse et plus approfondie) comme dans celui de leur aire d’influence (villes, agglomérations, mais aussi réseaux locaux, réseaux européens) pour participer à une « nouvelle donne » de l’action culturelle en France. Celle-ci compte également de nouveaux partenaires, dont l’Union européenne et les régions, dont le regroupement en de plus larges entités va être le grand chantier de demain.

Ce projet de « scène européenne » n’est donc pas la solution à ces questions mais simplement un nouveau cas de figure possible, profitant de ce que le Maillon est le théâtre de Strasbourg, sans être pour autant une Scène nationale ni un théâtre municipal au sens classique du terme ; le Maillon donne ainsi l’opportunité de définir une nouvelle forme de missionnement et de contractualisation avec les collectivités publiques (Ville, Région, État) :

  • parce qu’il est très engagé dans la création contemporaine, tant en raison de ses directions successives que de ses partenaires strasbourgeois (création, diffusion et enseignement artistique) ; ceux-ci constituent avec le Maillon une sorte de puzzle, à l’équilibre délicat et fragile mais véritable ferment du développement culturel strasbourgeois. Or le Maillon y joue un rôle central par son programme (contemporain, international, pluridisciplinaire) comme par son emplacement ;
  • parce qu’avec sa programmation pluridisciplinaire et internationale, le Maillon remplit déjà un rôle essentiel pour Strasbourg, capitale régionale et européenne, mais aussi métropole universitaire. Or cette triple fonction de la ville intéresse tous les niveaux de décision.

Changer nos habitudes

Au-delà de ces questions techniques, le terme d’« européen » mérite aussi d’être précisé, afin de ne pas ajouter aux « tartes à la crème » qu’on nous sert régulièrement sous ce label depuis vingt ans. Une scène européenne n’est pas seulement une scène internationale ; cela induit nécessairement autre chose pour percevoir, au moins sensiblement, un rapport concret avec notre nouvelle communauté, l’Union européenne, toujours en construction, encore indéfinie, mais dont Strasbourg est déjà capitale. Nous sommes la capitale d’un infini chantier, d’un projet imprécis, mais d’une impérative nécessité. C’est cela notre identité européenne : on ne sait pas très bien où on va, mais on sait qu’on doit y aller et qu’il serait meurtrier de revenir en arrière (voir hier l’ex-Yougoslavie, l’Irlande du Nord et l’Ukraine aujourd’hui : à quand la guerre en Catalogne, au Pirée, à Bruxelles, ou au Mezzogiorno ?) Or cette identité fragile, mobile, fait encore bien défaut à des actions culturelles qui pourtant s’y réfèrent : Capitales culturelles de l’Europe, ou programmes de festivals et de théâtres dans les métropoles européennes. Il est courant, par exemple, qu’au-delà de leur qualité artistique qui constitue quand même leur première raison d’être, ces manifestations n’insistent plus sur l’« étrangeté » réelle de nos plus proches voisins anglais, allemands, belges ou italiens, comme s’il était normal que le « marché unique » digère les différences nées des siècles passés. En fait cette banalisation crée nombre de faux amis ; elle nous remet en même temps au centre du monde, notamment en regard de l’Afrique, de l’Asie, de l’Amérique latine. Ce « reste de l’univers » – notre propre périphérie – nourrit l’exotisme ; alors qu’en réalité, l’Europe n’est plus le barycentre de l’économie mondiale. Et notre vision reste en cela conservatrice et unilatérale ; elle oublie de repérer les transferts de cultures qui se sont globalement opérés et leur transformation (espagnole et portugaise certes, mais aussi allemande, juive ashkénaze et largement africaine en Amérique latine, par exemple). Or c’est là que surgit cette « culture européenne », que nous avons jusqu’ici perçue comme traces nationales mais qui, démultipliées et croisées, donne un autre sens aux faits, change notre perception de l’Histoire, nous place dans un nouveau contexte : Hannah Arendt elle-même cite les États-Unis comme une « extrême Europe » ! C’est cette nouvelle sensibilité, cet autre sens historique qui restent à développer, tant comme objet de réflexion que comme mode de travail. Voici quelques raisons qui nous poussent actuellement à engager la constitution d’un nouveau réseau de théâtre européens pour engager une relation plus diverses et approfondie avec des théâtres et compagnies d’autres continents, nous libérant ainsi un peu plus des opérations nationales de promotion internationale…

Pour commencer, il faut rendre quotidienne une autre façon de travailler :

  • premièrement, en investissant réellement les réseaux européens qui, comme le fit Theorem, développent une action internationale à partir d’un groupe de partenaires lui-même européen. Étant donné que l’on ne peut correctement travailler que dans un nombre limité de réseaux, il faut croiser notre action dans ce domaine avec nos autres partenaires strasbourgeois. C’est donc tout un processus de travail en commun des théâtres et institutions culturelles strasbourgeoises qu’il va s’agir encore d’initier.
  • deuxièmement, il nous faut concevoir autrement notre action internationale. On voit bien se développer çà et là des temps forts, commerciaux et artistiques, consacrés à tel ou tel pays ; c’est plutôt sympathique quoiqu’un peu « banalisant » à l’usage. Mais surtout, partant de soi pour s’intéresser à l’autre, l’invité est appelé d’abord là pour nous plaire (n’est-ce pas d’ailleurs le propre de tout invité ?) Et vu le nombre et le poids des expositions universelles et coloniales accueillies au siècle dernier par la France, c’est presque devenu, chez nous, une tradition. Cette forme d’« ethnocentrisme » constitue un sérieux handicap pour percevoir la forme et la nature des liens qui se tissent en Europe aujourd’hui, avec et sans nous : non seulement le passé y tient moins de place que l’avenir, mais encore le regard porté sur tel ou tel évènement n’est jamais celui d’un seul. Aussi est-ce à travers un regard multiple, porté principalement sur la création contemporaine, que notre action internationale sera le mieux à même de se re-qualifier.

C’est pourquoi nous nous proposons de répondre aussi aux sollicitations du ministère des Affaires étrangères et de celui de la Culture lorsqu’ils se proposent de consacrer telle année à tel pays (par exemple, la Pologne en 2004, le Brésil en 2005, l’Afrique du Sud en 2012), mais seulement quand nous pensons y trouver les enjeux artistiques nécessaires. Et nous souhaitons le faire, en faisant appel à la sensibilité d’un pays tiers (l’Allemagne pour la Pologne et le Brésil, par exemple) afin de réellement produire un changement d’optique. Nous souhaiterions, en tout cas, effectuer réellement et sincèrement cette expérience au moins une fois tous les trois ans.

Enfin, il faut considérer que l’accueil à Strasbourg de compagnies de théâtre francophones est aussi « européen » que celui des compagnies de danse flamandes. D’abord, ce n’est pas plus facile de les médiatiser auprès du public français, ensuite, productions et tournées se négocient maintenant de plus en plus par delà les frontières. Tournant à l’étranger, nos compagnies s’internationalisent et il convient de les accompagner, c'est-à-dire de considérer que nous avons à soutenir le « passage de la frontière » dans les deux sens. Ainsi en est-il de la compagnie de Gisèle Vienne à Strasbourg qui a engagé – et avec notre appui – un travail sur les trois pays (France, Allemagne, Suisse). Il nous faut donc envisager ce passage de frontières comme une permanence, c'est-à-dire considérer que l’international n’existe pas que le temps d’un festival, mais représente bien le quotidien de notre action. C’est dans la même cohérence que l’équipe permanente de notre théâtre devra disposer de l’expérience nécessaire : sa formation internationale s’avèrera prioritaire (y compris dans le domaine linguistique) et sa composition doit encore progressivement s’internationaliser. D’ores et déjà, le Maillon est un des rares théâtres français où l’on parle aujourd’hui huit langues couramment.

Dans le même esprit enfin, c’est le public allemand de l’autre côté du Rhin que nos programmes doivent pouvoir concerner, intéresser et interroger. De même que nous poussons le public du Maillon à continuer de se déplacer au Wacken, nous avons pris avec lui le chemin d’Offenburg et Karlsruhe. Et s’il peut être intéressant, par exemple, de faire découvrir au public strasbourgeois une compagnie théâtrale allemande comme norton.commander.productions, René Pollesch, Constanza Macras ou David Marton, c’est à un autre titre que nous le proposons au public allemand qui ne connaît pas plus que le public français ces artistes qui travaillent à Berlin ou à Dresde. Un même objet artistique ne revêt pas le même intérêt de part et d’autre du Rhin. Notre action auprès du public allemand passe donc par un travail spécifique et régulier de médiation et de relation directe, de personne à personne, de groupe à groupe, dans une aire géographique aussi vaste qu’un département ; il faut y consacrer les moyens appropriés, y compris en surtitrage et actions artistiques décentralisées. Ceci suppose d’être des partenaires actifs et réguliers de l’Eurodistrict Strasbourg-Ortenau qui se met en place. L’Eurodistrict est non seulement le lieu privilégié de notre recherche de public allemand ; il est aussi, à terme, celui d’échanges entre publics d’institutions culturelles allemandes et françaises, donc le champ premier d’engagement et d’observation d’une forme encore inconnue de mixité des publics.

Il s’agit, pour résumer, de faire en sorte que l’international soit partout et tout le temps à l’œuvre, comme une mécanique bien huilée et dans un sens qui serve et interroge toujours l’identité européenne.