Au Maillon, il y a un « esprit maison », un désir d’être toujours partie prenante de l’actualité artistique et d’avancer sans attendre vers elle, mais ensemble.

Peut-être est-ce en raison d’une certaine précarité qui empêche de relâcher son attention et qui soutient l’imaginaire ? Encore faut-il que le Maillon dispose d’un projet qui permette à cet esprit de réellement s’épanouir, sans drame ni catastrophe à la clé : là est peut-être la « nouveauté ». Se donner une possible vision à long terme, quelque soit la réelle précarité de notre situation, tout en continuant d’improviser, de se saisir des occasions qui passent, de cultiver une nécessaire liberté de ton.

De la concurrence à la complémentarité

Dès son arrivée Bernard Fleury constate combien les liens sont peu structurés entre les acteurs culturels strasbourgeois : chacun s’entend à bien défendre sa position, mais sans jamais se départir d’une profonde courtoisie, d’un réel souci de l’autre car chacun procède, finalement, de l’équilibre général. Le Maillon ne dispose alors d’aucune mission particulière, contrairement aux autres établissements culturels (TNS, TJP, Pôle Sud, Laiterie) ou festivals (Musica, Jazzdor). Il nous semble qu’on demande finalement au Maillon d’être seulement contemporain, voire « en vogue » (voir notes > 1) comme une vitrine de la modernité, sans exigence particulière non plus à l’endroit du quartier de Hautepierre...

C’était une position facile à occuper pour un temps, mais qui n’aurait pu durer à notre avantage. On ne peut, en effet, jouer indéfiniment le rôle du programmateur à la mode dans un lieu permanent : il fallait impérativement inscrire le Maillon dans une complémentarité affirmée avec ses partenaires, qui tienne donc objectivement compte des missions et des moyens de chacun. Et il fallait le faire simplement, presque modestement, sans affecter pour autant les choix artistiques, seuls à même de redonner confiance au public, de continuer à participer de façon pleine et entière à l’aventure de l’art contemporain.
Or les missions et les moyens de chaque établissement se révèlent - à l’usage - assez complémentaires et il n’est alors pas difficile de comprendre que le Maillon doit limiter son champs national d’action au profit de l’international ; mettre en valeur ce qui relève de l’interdisciplinarité dans les arts de la scène actuels (et représente un point faible du théâtre français) ; s’appuyer sur le réseau circassien des Migrateurs qui voit tout juste le jour ; engager une action culturelle sur de nouvelles bases. Disposant du seul grand plateau strasbourgeois, même si c’est de façon provisoire et temporaire, le Maillon remplit de facto un rôle de pivot pour ses partenaires qui ont recours à lui pour toute grande forme. Cela offre l’occasion de développer entre tous les acteurs culturels concernés par la création un esprit commun de Service Public, donc de complémentarité plutôt que de concurrence. Et c’est dans cet esprit qu’est né Strasbourg-Festivals. Cette mise en réseau des sept festivals strasbourgeois et des établissements porteurs - Musica, Jazzdor, le TNS, la Laiterie, le TJP, Pôle Sud et le Maillon - a permis d’agréger un certain nombre de résultats communs, de mieux coordonner les actions de chacun, d’engager quelques réflexions sur l’avenir.

De la même façon, s’est poursuivi et développé entre le Ballet du Rhin, Pôle Sud et le Maillon un « Parcours Danse » qui permet aux spectateurs qui se sentent plus « spécialisés » de traverser les trois lieux pour assister à des formes et formats de danse très diversifiés.

De la complémentarité à l’action conjointe

Mais en quoi cette complémentarité nouvelle pourrait-elle finalement s’inscrire dans les actes ? C’est là qu’intervient la création du festival Premières, consacré aux jeunes metteurs en scène européens. Car la définition de l’objet du festival, le choix de son format, comme son inscription dans le calendrier strasbourgeois est le fruit d’un travail d’équipe : par une réflexion commune des personnes qui en ont conçu la forme (Barbara Engelhardt, Didier Julliard et Bernard Fleury) ; par son fonctionnement qui s’appuie sur des institutions, le Maillon, le TNS et aujourd’hui le Badisches Staatstheater Karslruhe, chacune d’un format très différent. Aujourd’hui, dès lors où l’on accepte de considérer que la création se situe à peu près au même endroit que la recherche, le travail d’équipe s’impose comme dans n’importe quel laboratoire ; à condition, bien sûr, de disposer des compétences techniques nécessaires car ce travail en réseau (voir notes > 2) exige un bon niveau de connaissance artistiques et techniques.

Cette action conjointe s’est également mise en place et développée avec les Migrateurs et la création du concept des Voies Off, comme à travers le programme de danse, tel qu’il se développe avec Pôle Sud chaque saison dans l’accueil (voire la coproduction) de spectacles de danse contemporaine choisis et présentés ensemble sur nos deux lieux (à Hautepierre aussi depuis deux saisons). Il a pourtant fallu, uniquement pour raisons financières, se résoudre à abandonner provisoirement les Voies Off : leur coût relatif est aussi plus élevé au Wacken qu’à Hautepierre, dont la salle dispose d’une capacité d’accueil qui correspond mieux au public constitué ensemble sur dix ans. Les Migrateurs poursuivent donc seuls cette expérience imaginée ensemble d’une rencontre de jeunes artistes circassiens avec le public, à l’occasion d’une étape de leur travail de création conçue sur une résidence d’approximativement deux semaines.

Avec Pôle Sud, ce regroupement des forces, outre les économies d’échelle qu’il autorise, a déjà atteint un premier objectif : développer le public de la danse. Dès la quatrième année, la fréquentation des spectacles de danse s’est accrue de plus de 3000 entrées, démontrant par là même qu’il n’y a pas un public limité de la danse à Strasbourg, mais au contraire un intérêt croissant.

De l’action conjointe à une action en réseau

C’est ce premier mouvement qu’il s’agit d’étoffer avec Pôle Sud comme avec le TJP, constituant ainsi un noyau plus étroit de réflexion et d’action culturelle et artistique. S’appuyant sur le projet de Pôle Sud, particulièrement en terme de résidences et de formation, comme sur celui du TJP, particulièrement en terme d’expérimentation et de formation pluridisciplinaire, le Maillon entend aussi prendre acte de quelques initiatives qui supposent un engagement à plus long terme.

Par exemple, accompagner la compagnie de Gisèle Vienne, nouvellement implantée à Strasbourg. Nous avons déjà accueilli trois des spectacles au répertoire de la compagnie et coproduit le dernier The Pyre dans le cadre du réseau Triptic, constitué avec les villes de Fribourg, de Strasbourg et de Bâle. Triptic bénéficia du soutien actif de la fondation Pro Helvetia : c’est un nouveau réseau sur le Rhin Supérieur constitué par la Kaserne Basel, le Theater Freiburg, le Maillon et Pôle Sud, qu’il conviendrait encore de pouvoir mobiliser. Ce soutien à la compagnie de Gisèle Vienne sera donc poursuivi par le Maillon, Pôle Sud et le TJP, non seulement en fonction de leurs intérêts artistiques respectifs, mais aussi en fonction de leurs capacités propres (résidences de travail, coproduction, accueil, formation, soutien logistique) sur les saisons prochaines. Il n’y a pas de ville en France qui, comme Strasbourg aujourd’hui, offre ainsi une telle structuration de l’accueil en implantation d’une compagnie, d’autant que des relations se construisent - avec notre appui actif, bien sûr - en Alsace même (Mulhouse), comme sur le Haut-Rhin (Bâle, Fribourg, Karlsruhe).

Nous citions aussi les résidences car il est certain que nous pourrions d’autant mieux à trois investir plus avant des univers artistiques. Le Maillon ne disposant pas de salle adéquate, il dépend nécessairement de ses partenaires sur de tels projets : aussi est-ce très en amont que nous devons pouvoir en discuter ensemble.

Pour tout le domaine des formes urbaines qui constitue un nouveau centre d’intérêt artistique, mais aussi une autre façon d’investir le champ social, il s’agira aussi de créer des ponts entre les programmes des trois établissements, entre leurs actions, mais aussi leurs équipes et leurs publics respectifs. C’est tout un processus de médiation culturelle et de communication à engager ensemble, donc une réflexion prospective à mener, comme dans un laboratoire où se définit et s’expérimente le champ de nouvelles expériences. Mais il importe de préciser dès maintenant qu’un réseau est toujours un pari collectif sur l’avenir qui appelle, par conséquent, à changer durablement le mode de travail de chacun. Son aboutissement dépend, par conséquent, de l’implication réelle de chacun des partenaires. Nous voyons bien déjà une différence avec les habitudes antérieures poindre à l’horizon. D’emblée, nous travaillons sur une perte d’identité de la structure au profit d’un gain sur le projet artistique. C’est donc une inflexion dans ces habitudes qui se joue ici mais traverse, en réalité, toute la profession. Le recours aux méthodes de gestion des entreprises privées dans les années 80 a induit une meilleure efficacité (y compris en recourant à la comptabilité analytique, dont on trouve trace dans le système d’uniformisation des données comptables, dit « UNIDO »). Mais le recours aux techniques de communication de masse (marketing et publicité) s’est souvent perdu dans la vaine recherche d’une « image de marque » (voir notes > 3) jusqu’à mettre les artistes au service de celle-ci : celle du producteur, en fait. Une inversion du processus est en cours, pour une part, en raison d’une compréhension plus large de la perversité du système par les acteurs culturels, pour une autre part, du fait que les artistes eux-mêmes développent des travaux dans des séries nettement moins appropriables sous cette forme.

Notes
1 « On peut faire du théâtre sans public, si on a l’opinion avec soi ; ou sans l’opinion si on a le public ; mais dans aucun des deux cas, cela ne peut durer longtemps. » Antoine Vitez, in Du directeur, Écrits sur le Théâtre,1998

2 Réseau : vient de Resel (XIIe siècle) : filet pour prendre certains animaux / ensemble de lignes, voies de communication, lignes électriques qui desservent une même unité géographique, dépendent d’une même compagnie / organisation clandestine formée par un certain nombre de personnes en relation directe ou indirecte les unes avec les autres et obéissant aux mêmes directives. (in Le Robert, cité dans Je t’attendrai chaque saison - ONDA)

3 « L’on constate en effet que les théâtres ont d'abord cherché à développer des politiques d'image (de l'entreprise, du lieu). [...] Mais l’explication la plus évidente de cette recherche quasi générale d’un renforcement de l'identité de l’entreprise résulte sans doute de choix, dont la rationalité serait purement économique : les acquis récents du développement de la fonction de communication dans les théâtres concernent d’abord l'image institutionnelle à destination d'une cible, dont dépend leur survie, autrement dit leur clientèles stratégiques : les bailleurs de fonds (État, collectivités territoriales et entreprises) ».
La Communication des théâtres, DEP - ministère de la Culture, 1990

Extrait du « Projet artistique et culturel pour le Maillon », Bernard Fleury, directeur, mai 2014