Depuis trois saisons, le Maillon mène un parcours théâtral transfrontalier avec deux lycées de part et d’autre du Rhin : le lycée Marcel Rudloff à Strasbourg et le Grimmelshausen Gymnasium Offenburg.

L’idée : la rencontre de lycéens en section « Abibac » (double cursus avec un diplôme de fin de lycée reconnu dans les deux pays) via des ateliers ludiques bilingues, des rencontres avec les équipes artistiques, la venue aux spectacles et ce avec la complicité des enseignants et le soutien de l’Eurodistrict.

Entretien (extraits) avec Antje Tennstedt, professeure de français au Lycée Grimmelshausen Offenburg et Louise Valentin-Strunk, professeure d’allemand au Lycée Marcel Rudloff

Comment est né ce projet ?
Louise Valentin-Strunk : Si je me souviens bien, le Maillon est venu vers nous en nous proposant un projet franco-allemand à mener avec un partenaire outre-rhin ; le point de rencontre devait être le théâtre. Nous avions déjà un partenaire officiel à Offenbourg avec lequel on ne travaillait plus vraiment depuis quelque temps. Cela a donc été l’occasion de raviver cette flamme franco-allemande entre les deux établissements.

Pouvez-vous nous expliquer le projet en quelques mots ?
Antje Tennstedt : L'idée est que les élèves allemands et les élèves français se rencontrent grâce au théâtre, qu’ils échangent en fonction de ce qu’ils ont vu, à travers leurs ressentis. Et qu’ils découvrent aussi des nouvelles formes de théâtre pour sortir du cadre classique.
Louise Valentin-Strunk : Ce sont pour la plupart des élèves en section ABIBAC, qui ont déjà des expériences d’échanges franco-allemands. Par conséquent il ne s’agit pas d’aller passer simplement une semaine dans le lycée de l’autre, ou de faire un voyage ensemble quelque part, mais de se rencontrer autour des spectacles proposés au Maillon. Et de réagir, peut-être chacun avec son propre référentiel, sur ce que l'on a vu, apprécié ou non etc.

Comment s'est construit le projet et comment s'est-il intégré dans le programme scolaire et / ou dans le projet pédagogique ?
AT : La première année, le projet a bien été intégré au programme, surtout la première pièce sur la Première Guerre Mondiale (La Grande Guerre de Hotel Modern en octobre 2014, ndlr) car j’ai démarré dans la foulée une lecture d’un livre sur le même sujet. Donc on a pu vraiment revenir sur ce que l'on a vu au théâtre et trouver un lien avec ce qu’on lisait en cours. On travaillait par ailleurs sur Daral Shaga de Laurent Gaudé, on en avait lu pas mal d’extraits, mais pas le roman dans son intégralité ; voir donc la pièce (Daral Shaga de Fabrice Murgia en décembre 2014), discuter avec l’auteur a été vraiment très complémentaire.
LVS : Du côté français c’est vrai qu’il y avait beaucoup plus de choses, notamment dans l’année où il y avait le spectacle de Laurent Gaudé. Il y a eu une préparation poussée en classe, une lecture mise en espace. En cours d’allemand, il a été plus difficile d’intégrer des éléments des spectacles. En revanche, il y a eu, je pense, un déclic chez les élèves, une curiosité qui s’est aiguisée. Tout d’un coup, des murs sont tombés, ils se sont ouverts. J’ai très nettement pu le ressentir dans l’attitude en cours face à ce que je peux leur proposer. Ce n’est pas un élément pédagogique que j’ai intégré à proprement parler, mais clairement une conséquence directe du projet.

Cela a créé une nouvelle dynamique dans la classe ? Et dans la relation enseignant – élève aussi ?
LVS : Oui, car on se voit autrement. D’abord parce qu’on partage un spectacle et que l'on en discute après, puis en cours. Parfois c’est simplement des réactions, ou « quel mot vous vient après ce spectacle », « quelle grimace, comment réagirait votre visage après avoir vu ce spectacle ». Au bout du compte, ce n’est plus un professeur face à des élèves, mais des êtres humains ensemble, des spectateurs. Parfois, bien sûr, je leur dit « Moi non plus, je n’ai pas compris ». Et ils en sont étonnés : « Comment ça, Madame Valentin, vous n’avez rien compris ? » Et effectivement ce n’est pas parce que je suis enseignante que je saisis tout. Ce sont certains élèves qui m’ont permis de voir ce que je n’avais pas vu. C’est un partage, une collaboration, une parole qui circule de part et d’autre alors qu’habituellement il en est bien autrement il me semble dans le système scolaire français, où c’est l’enseignant qui « détient le savoir ». Et là, au contraire, on les amène à nous faire des propositions. Pour eux c’était très nouveau et ils ont aimé ça.

En tant qu’enseignante, qu'est-ce que ce projet vous a apporté ?
LVS : En ce qui me concerne, je dirais travailler avec des professionnels du spectacle dans un théâtre de Strasbourg ; on a la chance de rencontrer des artistes et des techniciens aussi parce que dans la première année on avait fait une visite du théâtre avec le régisseur. C’est un nouvel éclairage, à titre personnel. Ce qui m’a beaucoup marquée, c’est partager un moment de spectacle le soir, en dehors du lycée et de ses horaires, être ailleurs, partager un repas tous ensemble ; le partage humain et artistique. Et de voir à quel point l’art peut être important dans la vie. Tout cela a fait écho également avec les attentats de Charlie Hebdo et du Bataclan : nous en avons discuté ensemble en cours, je me suis un peu livrée aussi, ça nous a permis d’échanger sur ces questions essentielles.

Est-ce qu’il y a eu des prolongements du projet (amitiés entre élèves / profs etc.) ?
LVS : Oui, au niveau des élèves cela a créé quelque chose. Certains sont restés en contact via What’sApp par exemple ou ont séjourné les uns chez les autres (l’année dernière par exemple un élève a passé quinze jours à Offenbourg et a ensuite accueilli son camarade chez lui).

Si vous ne deviez retenir qu’un moment, ce serait lequel ?
AT : Le travail avec Laurent Gaudé et lorsque les élèves ont interviewé Martin Zimmermann (Hallo, en février 2015). Ou encore lorsque nous avons fait une visite du plateau de La Grande Guerre et qu’on nous a livré les secrets de bruitage du spectacle.
LVS : Moi je dirais le spectacle qui m’a vraiment le plus marqué c’est Eldorado de Laurent Gaudé parce que cela correspondait au plus fort de la crise des migrants et des réfugiés. J’ai vécu cela comme une grande claque. Un moment très fort, émotionnellement. Cela mettait beaucoup de choses en perspective et ça nous a permis d’en discuter en cours, car l’intégration est une thématique que l’on traite plutôt en terminale. Enseignants et élèves, nous nous sommes s’est posés la question de ce l'on emmènerait si nous avions un unique sac pour partir… Ce que je retiens de ce projet, et c’est vrai pour les élèves également, c’est le nombre de questions qui ont émergées, et les questions, ça les séduit. On les accompagne vers cela et ça leur plaît. Et surtout ils sont étonnés de réaliser qu’ils saisissent les choses. C’est ça aussi. Parfois certains spectacles ont pu être difficiles à comprendre, parfois les projets sont fous ou bien les élèves sont sortis galvanisés et impressionnés aussi devant la performance ; et c’est que je retiendrais : oui on peut aller au spectacle, se faire plaisir et on peut aussi accepter de ne pas tout comprendre et ce n’est pas grave. Cela fait tout de même avancer.

Propos recueillis par Mélanie Bauré et Johanna Seebrandt

Avec le lycée Marcel Rudloff à Strasbourg et le Grimmelshausen Gymnasium Offenburg
Avec le soutien de l’Eurodistrict